Pas d’affaire de Fnac pour Une affaire de nègres
Quand il s’agit de se procurer le DVD d’
Une affaire de nègres d’Osvalde Lewat, une grande surface culturelle française peut se convertir en un véritable parcours du combattant. C’est avec la ferme intention de se le procurer que l’auteur de ces lignes, qui a défendu le documentaire de la cinéaste camerounaise dans les pages de
Brazil lors de sa sortie en salles, franchit les portes de la Fnac. Pourtant, malgré son statut de nouveauté, le film ne garnit pas les rayons de cette enseigne culturelle. Pensant naïvement le trouver, je m’épanche sur le vendeur en quête d’une aide salvatrice. Je m’attends à le voir sortir d’un tiroir, de l’intérieur d’un carton, le DVD tant désiré avec, accolée sur le cellophane, la fameuse étiquette verte garantissant pour un temps limité un prix nouveauté qui n’est autre que le prix éditeur. À cet instant, il me semblait toujours impossible qu’une nouveauté soit absente de ce prestigieux magasin, agitateur d’idées depuis plus de cinquante ans…
« Nous ne l’avons pas. Je n’aimais pas le titre, alors je ne l’ai pas commandé », m’explique alors le responsable du rayon sur un ton à la nonchalante condescendance, tout à son autosatisfaction d’afficher ses convictions anti-racistes. Tellement estomaqué par sa remarque, je n’ai pu rétorquer, qu’en effet, le cinéma africain, ce n’était pas leur fort à la Fnac. Bien sûr, en dehors des productions occidentales, il y a bien un rayon « cinéma asiatique. » Mais parce que c’est aussi à la mode.
Bien souvent relégués aux circuits des festivals et, dans le meilleur des cas, à quelques rares projections dans les salles d’art et essai, les films issus du continent noir ont peu de chance de trouver un public. Ainsi,
Ramata, l’adaptation de Léandre-Alain Baker de l’excellent roman de Abasse Ndione n’est pas sûr de bénéficier d’une distribution dans les salles françaises. Si le film n’atteint pas la puissance du livre dont il s’inspire, il est pourtant la preuve d’une vitalité et de points de vue qui vont à l’encontre des clichés décrivant l’Afrique aux yeux des Occidentaux.
Les populistes les plus téméraires, et les plus ignorants, n’hésitent pas à qualifier les productions africaines de films réservés à une élite intellectuelle. Outre que c’est leur manque d’ouverture et de curiosité qui restreint le cinéma africain à des projections confidentielles, Sembene Ousmane, Souleymane Cissé et Djibril Diop Mambéty sont avant tout les auteurs d’œuvres populaires qui s’adressent autant aux publics des grandes villes qu’à celui des villages les plus reculés. Des films qui, à l’instar de
Ramata ou de
Les saignantes de Jean-Pierre Bekolo, en bousculant les traditions par le biais de discours très virulents, dérangent les visions occidentales sur l’Afrique.
Malgré ces nombreux témoignages d’une Afrique qui change et se remet en questions, il est encore aisé de réduire le cinéma africain à l’exotisme de Nollywood. La production nigériane stakhanoviste de téléfilms destinés au marché vidéo intéresse qui à part les habitués des échoppes africano-parisiennes de Château-rouge et Château d’eau ? Personne. Car tout le monde en parle, mais aucun ne se passionne pour ces films disponibles en vidéo CD. Seulement, cette hypocrisie permet de faire l’impasse sur des œuvres dont la richesse artistique vaut bien celle d’Hollywood.
Hijack stories,
Mon nom est Tsotsi,
District 9 sont, parmi d’autres, les preuves d’un cinéma sud-africain dynamique et novateur. Malheureusement, ce n’est que la partie visible de l’iceberg et le plus gros de la production ne sort pas des salles des festivals consacrés aux cinémas du sud.
Ne pas vendre le film de Osvalde Lewat sous prétexte de ne pas en aimer le titre, c’est refuser de donner une voix à un continent qui étouffe sous les clichés. C’est refuser de porter à la connaissance du plus large public l’existence d’autres cinématographies qui sont autant de fenêtres sur d’autres cultures, sur des événements méconnus. Surtout, c’est contribuer à ne faire du cinéma africain qu’une affaire de nègres.
Thomas Roland
Derniers articles mis en ligne :
Alors que le dernier Luc Besson,
Adèle Blanc-Sec, sort sur les écrans, il n'est pas inutile de revenir sur l'un de ses films les plus adulés,
Léon. Analyse dans
La lolita de la vengeance.
L’édition en DVD de sept films d’Allan Dwan est l’occasion pour Francis Moury de revenir dans
Allan Dwan ou l’ouest oublié sur ce cinéaste oublié qui a laissé une oeuvre importante aussi bien sur les plans de la quantité que de la qualité.
Avec
Disjoncté, Ben Stiller réalise son second long métrage et fait ses preuves comme cinéaste inventif et subversif. Clément Arbrun revient sur cette première oeuvre où l'humour est teinté de critique sociale dans
L’évasion numérique et l’Homme-télévision.
La chanteuse et comédienne Viktor Lazlo ajoute une corde à l’arc de ses talents avec La femme qui pleure, un premier roman intimiste et subtilement féministe :
Pleurer des rivières.
À venir, des articles sur un documentaire sur James Ellroy, le film Disjoncté de Ben Stiller, un entretien avec Hal Duncan à propos de son diptyque Le livre de toutes les heures...
COPINAGE :
Le site du Festival
P'tit clap
COMMUNIQUÉ SPÉCIAL :
Le coin de l'oeil se fait le relais d’une lettre ouverte de François Ede, réalisateur, chef opérateur et restaurateur des films de Jacques Tati et Pierre Etaix notamment.
Films génétiquement modifiés.
Les films tournés en Scope et en 1,85 seront désormais recadrés en 14/9
(1:1,55) sur les chaînes du service public.
Jusqu'à présent les chaînes publiques diffusaient les films au format Scope avec des caches noirs en bas et en haut de l'image pour conserver la largeur du cadre (letterbox), ce n'était évidemment pas la panacée, mais au moins le format d'origine des films était respecté.
Le 21 août France 3 diffusait « Paris brûle-t-il? » de René Clément. Ce film tourné en Cinémascope a été mutilé par recadrage dans un format qui n'a jamais existé au cinéma : le 14/9 ou 1:1,55! Le titre du générique début était devenu incomplet (on lisait en forme de rébus : .ARIS BRULE-T...!!!). Dans certains plans, les acteurs situés sur les bords du cadre étaient hors champ et en voix off.
J'ai donc envoyé un mail au service des téléspectateurs de la chaîne, qui une lunaison plus tard m'a retourné cette explication amphigourique:
« Le format de diffusion de ce film est un compromis entre le format des écrans TV actuels et le format d'origine du film. En effet, France 3, chaîne généraliste et de service public, peut être amenée à modifier le format de diffusion de certains films afin que l'ensemble des téléspectateurs puisse bénéficier d'une meilleure vision »
(1).
On reste évidemment ému d'une telle volonté de nous offrir une « meilleure vision ». Les vrais amateurs de cinéma objecteront que je mène ici un combat d'arrière-garde, et qu'il faut aller voir les films au cinéma ou dans les cinémathèques. C'est encore vrai pour quelques années, car les copies films vont progressivement disparaître. Les gros détenteurs de catalogues n'auront aucun scrupule à éditer leurs DVD,
blue-ray ou films en téléchargement dans des formats adaptés à une « meilleure vision »pour mieux les vendre aux diffuseurs. Dans le passé de nombreux éditeurs et distributeurs ont mis sur le marché des versions « restaurées » avec un recadrage d'image, ou un son remixé en 5.1. Puis est venue la « colorisation ». (On peut citer « Autant en emporte le vent » restauré en 1,85 dans les années 70, la version remixée de Vertigo et celle colorisée de « Asphalt Jungle »). Qui sait encore que les premiers films parlants étaient au format 1,20 et qu'on ne peut plus les voir aujourd'hui qu'en 1,37 (en dehors de quelques restaurations de cinémathèque) ? La plupart des films muets ont subi le même sort. Mais les méfaits du 14/9 ne s'arrêtent pas là. Quand vous regarderez un film au format classique (Academy): 1:1,37, le rapport longueur largeur se trouvera modifié. Pour y parvenir, il faut déformer l'image en largeur, c'est une anamorphose électronique. !
On peut
imaginer que bientôt les films de répertoire seront diffusés en 16/9 comme cela se fait déjà pour les documentaires utilisant des images d'archives. L'image sera déformée en largeur et tronquée en hauteur pour occuper toute la surface des écrans 16/9. Brigitte Bardot y gagnera deux tailles de tour de hanches, et le général de Gaulle n'en sortira pas grandi tout en perdant les étoiles de son képi. Il suffira de quelques années pour que des catalogues entiers d'oeuvres soient massacrés par des « restaurations » numériques et des « remasterisations » faites au mépris du respect des oeuvres et de leurs auteurs. L'irruption discrète du format 14/9, sur lequel les chaînes se sont abstenues de communiquer, produira inévitablement ce type d'effets pervers.
Tout cela m'ayant échauffé la bile, j'ai poussé plus loin mes investigations et j'ai appris qu'il existe une recommandation FICAM/CST
(2). Cette recommandation (qui n'est donc pas une obligation pour les diffuseurs), autorise de surcroît une dispense pour les formats 1:1,85 et 2,35. Cette dispense figure en caractères minuscules au bas d'un tableau et est ainsi formulée : «Valeur qui peut être modifiée sur demande de recadrage spécifique du diffuseur». Il est clair que cette recommandation pour la diffusion des films de cinéma autorise les diffuseurs à faire à peu près tout et n'importe quoi, et comme ils n'attendaient que ça, ils se sont donc engouffrés dans la brèche. On appréciera le caractère ubuesque d'une recommandation qui instaure une règle où l'image de cinéma est traitée comme un chewing-gum optique.
Vous êtes donc invités à faire circuler ce texte le plus largement possible parmi les organisations professionnelles de réalisateurs, de techniciens et de producteurs. Les sociétés d'auteurs et les ayants droits devraient se trouver au premier rang de ce combat, car cette affaire touche au respect des oeuvres et au droit moral des auteurs.
Vous pouvez me communiquer vos noms, professions et adresses mail dans
la perspective de déposer une pétition.
François EDE
Réalisateur et chef opérateur.
f.ede@laposte.net
Notes
(1) Service des téléspectateurs de France 3
(2) Les recommandations FICAM/CST sont téléchargeables sur le site de la CST.
Un article de Francis Moury sur le recadrage publié sur le site d'
Écran large.
Le coin de l'oeil est un site de Thomas Roland
avec des contributions de Clément Arbrun, Sylvain Bouture, Kévin Colin, Francis Moury, Deza Nguembock.
Photos : Benjamin Calippe, Bruno Detante, Élo, Poplephi, Emmanuelle Vue...
Développement du site : Pierrick Prudhomme
Remerciements : Le FIFA et Jean-Pierre Garcia, Victor Moisan et Elise Borgobello de Carlotta Films, Colmax, Blue One, Bleu Productions, Éditions de la Librairie du Labyrinthe, Fleur Trokenbrock des Éditions Montparnasse, Sylvie Legrand de Metropolitan/Seven Sept, Nicolas Stanzick, Régis Dubois et les Éditions Sulliver, Melody Gleizes et Bich-Qân Tran des éditions Blaq out, Leslie Ricci, Jean-Pierre Vasseur et les éditions Opening, Gilles Dumay et les éditions Denoël, Maud Lanaud de Arte éditions, Klaus Gerke de K-films, Isabelle Buron et l'équipe du festival Travelling de Rennes, Florence Alexandre des Piquantes, Aurélie Streiff des éditons le Pré aux clercs, Caroline Watelet (Éditions Télémaque), Caroline Gay (MK2)...
Les illustrations sont issues de collections personnelles, de dossiers de presse (Warner, Metropolitan Film & video, Paramount, 20th Century Fox...) ou sont la propriété de leurs auteurs pour les photos originales.