Quand Tartuffe s’invite au Festival de Cannes
Chaque année, c’est la même rengaine, le Festival de Cannes est le théâtre de la pipolisation du monde du cinéma et de son désormais traditionnel scandale. Scandale entretenu de façon artificielle par des journalistes qui ont laissé leur déontologie dans le tiroir au milieu des trombones et des agrafes. Cette année, Lars von Trier, auteur d’une filmographie aussi énervante que dérangeante et fascinante, a été offert en holocauste sur l’autel de la pensée consensuelle et de la tartufferie. Lars von Trier en répondant à une journaliste tourne sa question orientée en dérision tout en lui disant ce qu’elle voulait entendre. Dans l’assemblée, certains sont choqués alors que d’autres en rient. Même Charlotte Gainsbourg semble s’amuser des propos provocateurs du metteur en scène. Les journalistes reprennent ses propos, les tronquent, les mettent hors contexte, les manipulent et lui font dire ce qu’il n’a pas dit. Parce qu’il a osé prononcer le nom d’Hitler, Lars von Trier est interdit de s’approcher à moins de 100 mètres du Palais des Festivals.
Seulement, dans la famille des génocidaires, Slobodan Milošević semble être parfaitement fréquentable par les administrateurs et les journalistes du Festival. Alors que Lars von Trier est désigné comme
persona non grata, l’un des meilleurs soutiens du dictateur serbe préside la section
Un certain regard. Il s’agit bien sûr d’Emir Kusturica, réalisateur de
Te souviens-tu de Dolly Bell ? et du
Temps des Gitans. D’abord né bosniaque et musulman, le courageux réalisateur retourne sa veste au début des guerres qui secouent la Yougoslavie. Devenu férocement pro-Serbe et orthodoxe chrétien, Emir Kusturica manifeste, en 2008, contre l’indépendance du Kosovo. Il est accusé par les médias turques de sous-estimer le nombre de tués et de femmes musulmanes violées durant les violents conflits et est aussi suspecté d’avoir été un actif propagandiste du régime de Slobodan Milošević.
Avec son groupe, le No Smoking Orchestra, dans la chanson
Wanted Man, il honore Radovan Karadzic, homme politique à l’initiative entre autres du massacre de Srebrenica. Les paroles
« Qui n'aime pas Raso Dabic (pseudo de Radovan Karadzic), devra nous sucer nos bites. » suffiront à donner une idée précise des orientations politiques de cet artiste adulé en France par un public plutôt de gauche. Ce même public qui répète en concert
« Ne Damo Kosovo » (
« Vous n'aurez pas le Kosovo ») sans en comprendre le sens.
Pourtant, personne n’est là pour siffler le cinéaste serbe venu sur la scène du Palais des Festival pour remettre le Grand Prix. Et ce n’est pas comme si personne ne savait. De même que tout le monde sait que Lars von Trier décrit, dans sa trilogie européenne, une Europe corrompue et vérolée par le cancer de l’extrême droite.
Europa fait partie de ses oeuvres visionnaires qui prennent tout leur sens aujourd’hui alors que les populistes font les couvertures des journaux. Il n’y a pas si longtemps, le réalisateur danois dénonçait publiquement les dérives extrémistes de son pays.
Si sa réponse à une journaliste avide de sensations fortes était maladroite et de mauvais goût, Lars von Trier n’a, en tout cas, jamais tué personne ou ne s’est jamais félicité de la mort d’une population entière. Au pire, s’est-il attiré l’inimitié de certaines de ses actrices. Cependant, ce qui doit rester de ce cinéaste, ce sont ses actes qui prennent la forme de films qui n’ont rien d’oeuvres de propagande en faveur de l’extrême droite. Bien au contraire d’Emir Kusturica qui rassemble ses deux conditions. Les Serbes eux-mêmes commencent à manifester leur ras-le-bol à l’encontre de ses opinions radicales et de ses oeuvres souvent empruntes d’une vision clichée et peu flatteuse des Balkans.
Lars von trier, auteur d’une filmographie pas toujours aimable, est devenu celui qu’il faut détester, la cible d’une vindicte injuste et, surtout, d’un discernement à deux vitesses. À l’heure où Guy Carlier et l’ensemble de la presse française donnent avec complaisance la parole à un parti qui ne cache pas ses affinités avec les idées issues du nazisme, l’éviction de Lars von Trier du Festival de Cannes a des airs de tartufferie. Ainsi, la France espère-t-elle se donner bonne conscience, effacer aux yeux du monde quelques honteuses années de collaboration ?
Thomas Roland
Certaines informations, comme les traductions des paroles des chansons du No smoking orchestra, proviennent du blog Yougosonic. Merci à son auteur.
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COPINAGE :
Le numéro 7 de la revue Manivelle va paraître dès la semaine prochaine avec un article signé par votre serviteur sur Céline Sciamma à l'occasion de la sortie de
Tomboy en DVD. Plus d'infos sur comment et où se procurer :
Manivelle.
Le numéro 48 du magazine Mondomix est paru avec, par votre serviteur, les chroniques de
Donoma,
Black blood et du coffret DVD
Filmer le monde.
Le site du Festival
P'tit clap
Le site de
Skyprods.fr
COMMUNIQUÉ SPÉCIAL :
Le coin de l'oeil se fait le relais d’une lettre ouverte de François Ede, réalisateur, chef opérateur et restaurateur des films de Jacques Tati et Pierre Etaix notamment.
Films génétiquement modifiés.
Les films tournés en Scope et en 1,85 seront désormais recadrés en 14/9
(1:1,55) sur les chaînes du service public.
Jusqu'à présent les chaînes publiques diffusaient les films au format Scope avec des caches noirs en bas et en haut de l'image pour conserver la largeur du cadre (letterbox), ce n'était évidemment pas la panacée, mais au moins le format d'origine des films était respecté.
Le 21 août France 3 diffusait « Paris brûle-t-il? » de René Clément. Ce film tourné en Cinémascope a été mutilé par recadrage dans un format qui n'a jamais existé au cinéma : le 14/9 ou 1:1,55! Le titre du générique début était devenu incomplet (on lisait en forme de rébus : .ARIS BRULE-T...!!!). Dans certains plans, les acteurs situés sur les bords du cadre étaient hors champ et en voix off.
J'ai donc envoyé un mail au service des téléspectateurs de la chaîne, qui une lunaison plus tard m'a retourné cette explication amphigourique:
« Le format de diffusion de ce film est un compromis entre le format des écrans TV actuels et le format d'origine du film. En effet, France 3, chaîne généraliste et de service public, peut être amenée à modifier le format de diffusion de certains films afin que l'ensemble des téléspectateurs puisse bénéficier d'une meilleure vision »
(1).
On reste évidemment ému d'une telle volonté de nous offrir une « meilleure vision ». Les vrais amateurs de cinéma objecteront que je mène ici un combat d'arrière-garde, et qu'il faut aller voir les films au cinéma ou dans les cinémathèques. C'est encore vrai pour quelques années, car les copies films vont progressivement disparaître. Les gros détenteurs de catalogues n'auront aucun scrupule à éditer leurs DVD,
blue-ray ou films en téléchargement dans des formats adaptés à une « meilleure vision »pour mieux les vendre aux diffuseurs. Dans le passé de nombreux éditeurs et distributeurs ont mis sur le marché des versions « restaurées » avec un recadrage d'image, ou un son remixé en 5.1. Puis est venue la « colorisation ». (On peut citer « Autant en emporte le vent » restauré en 1,85 dans les années 70, la version remixée de Vertigo et celle colorisée de « Asphalt Jungle »). Qui sait encore que les premiers films parlants étaient au format 1,20 et qu'on ne peut plus les voir aujourd'hui qu'en 1,37 (en dehors de quelques restaurations de cinémathèque) ? La plupart des films muets ont subi le même sort. Mais les méfaits du 14/9 ne s'arrêtent pas là. Quand vous regarderez un film au format classique (Academy): 1:1,37, le rapport longueur largeur se trouvera modifié. Pour y parvenir, il faut déformer l'image en largeur, c'est une anamorphose électronique. !
On peut
imaginer que bientôt les films de répertoire seront diffusés en 16/9 comme cela se fait déjà pour les documentaires utilisant des images d'archives. L'image sera déformée en largeur et tronquée en hauteur pour occuper toute la surface des écrans 16/9. Brigitte Bardot y gagnera deux tailles de tour de hanches, et le général de Gaulle n'en sortira pas grandi tout en perdant les étoiles de son képi. Il suffira de quelques années pour que des catalogues entiers d'oeuvres soient massacrés par des « restaurations » numériques et des « remasterisations » faites au mépris du respect des oeuvres et de leurs auteurs. L'irruption discrète du format 14/9, sur lequel les chaînes se sont abstenues de communiquer, produira inévitablement ce type d'effets pervers.
Tout cela m'ayant échauffé la bile, j'ai poussé plus loin mes investigations et j'ai appris qu'il existe une recommandation FICAM/CST
(2). Cette recommandation (qui n'est donc pas une obligation pour les diffuseurs), autorise de surcroît une dispense pour les formats 1:1,85 et 2,35. Cette dispense figure en caractères minuscules au bas d'un tableau et est ainsi formulée : «Valeur qui peut être modifiée sur demande de recadrage spécifique du diffuseur». Il est clair que cette recommandation pour la diffusion des films de cinéma autorise les diffuseurs à faire à peu près tout et n'importe quoi, et comme ils n'attendaient que ça, ils se sont donc engouffrés dans la brèche. On appréciera le caractère ubuesque d'une recommandation qui instaure une règle où l'image de cinéma est traitée comme un chewing-gum optique.
Vous êtes donc invités à faire circuler ce texte le plus largement possible parmi les organisations professionnelles de réalisateurs, de techniciens et de producteurs. Les sociétés d'auteurs et les ayants droits devraient se trouver au premier rang de ce combat, car cette affaire touche au respect des oeuvres et au droit moral des auteurs.
Vous pouvez me communiquer vos noms, professions et adresses mail dans
la perspective de déposer une pétition.
François EDE
Réalisateur et chef opérateur.
f.ede@laposte.net
Notes
(1) Service des téléspectateurs de France 3
(2) Les recommandations FICAM/CST sont téléchargeables sur le site de la CST.
Un article de Francis Moury sur le recadrage publié sur le site d'
Écran large.
Le coin de l'oeil est un site de Thomas Roland
avec des contributions de Clément Arbrun, Sylvain Bouture, Kévin Colin, Francis Moury, Deza Nguembock.
Photos : Benjamin Calippe, Bruno Detante, Élo, Poplephi, Emmanuelle Vue...
Développement du site : Pierrick Prudhomme
Remerciements : Le FIFA et Jean-Pierre Garcia, Victor Moisan et Elise Borgobello de Carlotta Films, Colmax, Blue One, Bleu Productions, Éditions de la Librairie du Labyrinthe, Fleur Trokenbrock des Éditions Montparnasse, Sylvie Legrand de Metropolitan/Seven Sept, Nicolas Stanzick, Régis Dubois et les Éditions Sulliver, Melody Gleizes et Bich-Qân Tran des éditions Blaq out, Leslie Ricci, Jean-Pierre Vasseur et les éditions Opening, Gilles Dumay et les éditions Denoël, Maud Lanaud de Arte éditions, Klaus Gerke de K-films, Isabelle Buron et l'équipe du festival Travelling de Rennes, Florence Alexandre des Piquantes, Aurélie Streiff des éditons le Pré aux clercs, Caroline Watelet (Éditions Télémaque), Caroline Gay (MK2)...
Les illustrations sont issues de collections personnelles, de dossiers de presse (Warner, Metropolitan Film & video, Paramount, 20th Century Fox...) ou sont la propriété de leurs auteurs pour les photos originales.