Avec plus de treize millions d’entrées lors de sa sortie en 1993, le film
Les visiteurs se voit sacrer deuxième plus gros succès du cinéma français derrière
La grande vadrouille. Pour beaucoup de spectateurs, l’impression d’avoir passé un bon moment est ancrée au plus profond. Pourtant, à y regarder de plus prêt le rire est provoqué par force clichés et préjugés qui font la recette de cette comédie pour le moins décomplexée. Mais cet humour, aussi léger qu’un cassoulet concocté avec des ingrédients de dernière fraîcheur, laisse comme un goût de bile au fond de la gorge.
A travers un prologue qui se déroule au XIIéme siècle, la fumisterie qui se fait appeler entente cordiale est dévoilée, les Anglais tombent le masque pour apparaître tels les barbares qu’ils sont. Ces primitifs tout droit débarqués de la perfide Albion tuent sans pitié des femmes sans défense. Mais, c’est sans compter le valeureux et noble Chevalier Godefroy de Montmirail qui pourfend en tranchant dans le vif quelques-uns de ces belliqueux roast-beefs. Un bond de huit siècles dans le futur met le brave Godefroy de Montmirail face à un autre envahisseur, plus sournois. Parce qu’il en faut plus au noble chevalier, dont la virilité est soulignée d’un gros plan sur son écarlate coquille, il fait fuir un terrible sarrasin, figure d’une invasion clandestine. Le nègre, dans une exhibition conforme à l’imaginaire colonial, les yeux arrondis en billes de loto par la peur et la démarche maladroite, s’enfuit à toutes jambes pour attraper le premier charter vers sa brousse natale. L’autre bête noire préférée des medias et certains politiques, l’artiste, n’est pas en reste. Sous les traits de Marie-Anne Chazel, compagne de Christian Clavier à la ville comme à l’écran, cette représentation grossière de la clocharde chapardeuse clame à qui veut l’entendre son talent de danseuse. En contre, Jean Reno revêt l’armure de Godefroy de Montmirail. Avec la même aisance d’un John Wayne qui se glisse dans l’uniforme du corps d’élite dont son unique réalisation pro guerre du Viet Nam porte le nom,
Les bérets verts. L’acteur français trouve là un rôle à sa mesure et adoube le cow boy le plus célèbre d’Hollywood en chevalier progressiste.
Car ces visiteurs avancent sous l’armure de la critique d’une société bourgeoise et maniérée pour mieux se moquer avec dédain des classes populaires. Jean Reno, en embuscade, est prêt à casser du gueux. Dans sa croisade, il est affublé d’un Christian Clavier qui n’a jamais renié ses idéaux depuis
Les babas cool de François Leterrier, hilarante satire des mouvements hippies. Dans les guenilles du serviteur de Godefroy de Montmirail, Christian Clavier est Jacquouille la fripouille, un être fourbe et vulgaire. L’histrion, qui a troqué son bronzage des sports d’hiver pour une couche de crasse, se voit incarner un double rôle. Et de se parer du costume de Jacquard, son descendant du XXéme siècle, dans une mise en scène des plus clichées de la folle hystérique. Jacquouille et Jacquard symbolisent ce que la Révolution Française et la fin des priviléges, honnie par un Godefroy de Montmirail outré, ont fini par engendrer de pire : les fainéants aux plans de carrière qui se réduisent à truquer plus pour gagner plus. Car l’habit ne fait pas le moine et qu’un gueux ne peut fuir ses origines sociales, Jacquard, sous son élégant costume, ne trompe pas son monde bien longtemps. Incapable face à l’adversité, son naturel vulgaire, héritage de son aïeul, refait surface. Et le voilà à débiter plus de grossièretés à la minute qu’un chômeur écluse les canettes de Kronenbourg au troquet du coin. Au grand dam de Godefroy de Montmirail, Jacquard n’est qu’un gueux qui a eu l’audace de racheter son château. Mal en prend au manant qui, berné par son sournois ancêtre, se retrouve huit siècles plus tôt. Malgré ses mensonges, ses origines l’ont rattrapé. Et Jacquard, puni d’avoir abusé son entourage, de reprendre la place qui est la sienne : simple serviteur. Pour autant, pas question pour Jacquouille de s’élever dans la société future au sein de laquelle il veut élire domicile. Il part, avec la clocharde, femme de son rang, faire sa vie sans même faire main basse sur les possessions de son descendant.
Dans
Les visiteurs, l’argument fantastique du voyage temporel conserve l’idée qui fait de chaque famille un clan retranché dans l’immobilisme. Les privilèges sont aussi héréditaires que les traits sociaux de caractère. Avec une telle déferlante d’idées populistes, ces visiteurs, que personne n’a convié, sonnent le glas du rire qui favorise le fond subversif à la facilité et à la mesquinerie de la moquerie. Le souffle libertaire des comédies signées Yves Robert ou Pierre Richard laisse la place aux railleries odorantes des deux médiévaux compères. La réalisation prend le pli et se montre aussi laide que ces visages filmés en courtes focales. Les raccords, à faire pâlir le Jean-Luc Godard de
A bout de souffle, ne sont jamais dans l'axe. Un montage au glaive au service de dialogues affligeants et de gags aussi triviaux qu’ils ne sont pas drôles restitue un rythme heurté. Ainsi qu’une impression de frénésie qui fait passer Michael Bay, le réalisateur de
Armageddon, pour un accro au Tranxene.
Jean Reno et Christian Clavier, qui préfèrent la baisse de l’ISF à l’augmentation du Smic, se prétendent malgré tout les chantres d’un cinéma populaire. Pour ne pas faillir à leur devoir de distraire, ils rempilent, toujours sous la houlette de Jean-Marie Poiré, pour une suite,
Les couloirs du temps, et un remake Américain,
Just visiting. Mais les deux rejetons pelliculés brillent par l’absence de Valérie Lemercier. L’actrice, récompensée par un César pour sa prestation de bourgeoise bigote et chichiteuse, décide de faire un pied de nez à la culture franchouillarde. Au nom du septième art, elle joue les traîtresses fratricides.
Reste à savoir comment ce divertissement qui se prétend populaire tout en vomissant sa haine de la plèbe arrive à s’en attirer les faveurs ? Parce que
Les visiteurs est à la monarchie française ce que
Birth of a nation de David Wark Griffith est au Ku Klux Klan qu’il a contribué à faire renaître de ses cendres, l’élection, en 2007, de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République peut être un premier élément de réponse…
Thomas Roland