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Carnets d’identité

PhotoPORTRAIT : Victor Kathémo. A l’occasion de la sortie de son second roman, l'autobiographique Naître ou ne pas naître Noir, toujours aux éditions Acoria, le comédien et dramaturge Victor Kathémo revient sur son parcours identitaire.



« Je suis un être sans face, ni cul. Bien malin celui qui fera de moi un portrait. » Cette citation, Victor Kathémo la tient de sa mère, Rwandaise mariée, au Zaïre, à un Congolais. « C’est une phrase que j’aime citer, qui revient dans tous mes livres mais traitée de façon différente à chaque fois. Elle résume bien ma personne : sans identité, sans chance... » Le second roman de Victor Kathémo, Naître ou ne pas naître Noir, est celui de l’introspection, de la quête identitaire de son auteur. « Je me sentais envahi par mes démons. J’avais très envie de l’écrire. J’ai dit à quelqu’un, un jour, qu’il y aura un avant et un après ce livre. » Par l’écriture, Victor Kathémo se cherche, mais avant tout veut faire face à des situations qu’il tente de fuir. « J’ai l’impression qu’il y a quelque chose qui me rattrape. Et je me dis que cette chose est en moi et qu’il faut que je l’affronte. Et ma manière à moi de le faire, c’est par la littérature. L’écriture est un catalyseur. C’est une façon de dire ce que je pense. J’ai plus de facilité à dire ce que je pense ainsi que par la parole. » Victor Kathémo, grande silhouette engoncée dans un pull camionneur anthracite, fermeture éclaire remontée jusqu’au ras du cou, cherche ses mots. « C’est un remède, une habitude, quelque chose qui fait partie de ma nature. » Ses débuts dans l’écriture remontent à sa jeunesse. Il s’essaye d’abord à la poésie, « comme la plupart des ados. » Puis il fait ses premiers pas au théâtre en tant que comédien. Il commence alors à rédiger des pièces puis quelques nouvelles. A 17 ans, il participe à un concours de nouvelles, en Afrique. Le jeune écrivain gagne un prix et voit son texte publié dans une revue. « Avoir reçu la revue en quelques exemplaires avec ma nouvelle à l’intérieur m’a encouragé à continuer », confie-t-il.

« Il y avait une petite bibliothèque à l’école primaire et au collège, des espaces culturels où on pouvait trouver les livres qu’on voulait. Parfois, on achetait les bouquins aux puces et on se les passait entre amis. » Des livres qui communiquent à Victor Kathémo la passion de l’écriture et de la langue française. Ainsi il découvre le théâtre de Molière, la poésie de Charles Baudelaire, Arthur Rimbaud et Jacques Prévert ou encore les œuvres de Victor Hugo, Alfred de Vigny. « Dans les centres de cultures françaises en Afrique ce sont les auteurs que nous trouvions en tête de gondole. Des textes que nous n’arrêtions pas de déclamer à longueur de journée…» Les œuvres d’auteurs africains tels qu’Aimé Césair, Leopold Sedar Sanghor, Léon Damas et Sembene Ousmane dessinent un Hexagone, parce que les intrigues s’y situe, dont rêve le jeune comédien. « Je les cite car ils ont tous, à un moment ou un autre, vécu en France. »

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Ce que sa mère a subi en tant qu’étrangère, Victor Kathémo le vit aussi durant toute sa jeunesse. « Un jour, je partirais chez les Blancs. Là-bas, personne ne connaîtra les origines de ma mère, je serais un Noir, point », finit-il par lui déclarer. Une envie qui prend racine dans un pays, le Zaïre, secoué par une terrible dictature, celle de Mobutu. « Je voulais découvrir autre chose, à l’opposé de ce que j’ai toujours vécu. Aussi quand j’ai eu la possibilité de venir en Europe, le choix a été vite fait. » Après des étapes au Burundi et en Afrique de l’Ouest, c’est en Bourgogne, dans Le Creusot, qu’il atterrit pour un stage d’entrepreneur culturel. « Je devais repartir pour monter des projets culturels au Zaïre. Mais vu la situation là-bas, je n’y suis jamais retourné. » Alors c’est la demande d’asile politique. Mais pour l’ancien stagiaire, la régularisation a des airs de rite initiatique : « C’est comme si je faisais de l’escalade avec un fil fragile et que l’on m’en tendait un autre plus solide. Ce fil solide qui pend, je dois faire un effort surhumain pour l’attraper, lâcher le fil fragile au risque de tomber. C’est aussi que j’ai toujours vécu sans identité, sans vraies attaches identitaires. Ce jour-là, je me suis senti profondément Africain. »

Malgré cet état d’âme Victor Kathémo continue d’avancer dans le monde du théâtre. Il monte, avec l’aide des missions françaises de coopération culturelle, des spectacles. En solo. Tous sont des adaptations de romans : Le vieux nègre et la médaille de Ferdinand Oyono, L'inscription de Henri de Menthon, Ce soleil où j’ai toujours soif de Florent Couao-Zotti… Un passage sur les planches qui le cantonne dans un rôle de précaire, celui d’intermittent du spectacle. Peu satisfait d’interpréter les pièces des autres, le comédien se glisse alors dans une panoplie d’auteur. Sa pièce, Le train de Bellevie, est finaliste au concours théâtrale internationale organisé par RFI. Et, là où le porte les hasards des places des foyers AFTAM, il intègre une compagnie de théâtre à Amiens. « Ca allait à peu près parce que je faisais du spectacle. A part quelques spectacles à caractère ethnique, il n’y a pas beaucoup de place pour des Blacks dans les créations en France. » Confronté à des difficultés toujours plus grandes, à l’hypocrisie des gens, le dramaturge réalise que la France renvoyée par les livres de son enfance n’est pas celle qu’il espérait. « Quand je suis à Paris, j’aime me balader au jardin du Luxembourg. Et voir les gens arriver avec des bouquins et des journaux me renvoie à cette France dont j’ai toujours rêvé. J’ai l’impression qu’elle appartient à une autre époque. Car ces valeurs qui sont perceptibles encore maintenant à l’étranger à travers la littérature, les medias et la langue en elle-même, le sont de moins en moins à travers les discours actuels. »

Pour autant, Victor Kathémo ne baisse pas les bras, continue d’écrire des pièces, a un troisième roman en cours de publication… En parallèle, il travaille à un projet annuel de festival de théâtre métisse dans le cadre de la commémoration de l’abolition de l’esclavage. « L’esclavage est une abomination mais il a permis aux peuples de se rencontrer, de se confronter. Notre but est de mettre en évidence les résultats de ce métissage comme le furent le Blues et le Jazz… » Un projet qui ressemble bien à Victor Kathèmo : des influences multiples pour un seul visage.


Propos recueillis et mis en forme par Thomas Roland en décembre 2007.
Photos de Benjamin Calippe.


Victor Kathémo en 6 actes :
1969 : Naissance à Bukavu au Zaïre
1986 : Première publication d’une de ses nouvelles
1992 : Arrivée en France
2000 : Publication de sa première pièce de théâtre
2001 : Ouverture du café-théâtre la Dodane à Amiens
2004 : Publication de son premier roman, Le ballet des ombres

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