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L’essence des images
 | Régis Dubois, enseignant en cinéma à Marseille où il vit publie Hollywood, cinéma et idéologie, livre dans lequel il continue d'interroger les liens qu'entretiennent le cinéma étasunien avec la politique. Petite chronique du livre suivie d'un entretien avec l'auteur. |
La couverture est en elle-même très explicite : une photo de Superman dont le costume se fond sur le drapeau américain au dernier plan liant ainsi le spectacle et la politique. A travers huit articles, dont quatre inédits, Régis Dubois met en évidence les liens qui unissent l’idéologie et le cinéma. Deux mots qui soulignent le nom Hollywood dans le titre comme s’ils en étaient les synonymes.
La démarche de Régis Dubois pourrait faire peur à certains qui ne verraient dans ce livre que de la masturbation intellectuelle. C’est mal connaître Régis Dubois dont l’amour du cinéma transpire à chaque ligne. Les analyses qu’il propose au gré de ses articles sont basées sur des exemples précis qui dénotent une grande connaissance du cinéma américain, en particulier du cinéma de genre. Dans un style tout à fait abordable, clair et limpide, Régis Dubois place chaque film dans son contexte historique et avance des arguments précis. Remettre en perspective est le principal souci de l’auteur qui se garde bien de psychologiser. Ainsi, il se livre à des analyses précises de la saga des Tarzan, Rocky et des Rambo, de l’image de l’autre dans le cinéma états-unien sans jamais se laisser aller à jargonner.
Le livre se clôt sur une analyse du phénomène 300, le film de Zack Snyder et de la polémique qu’ont suscité les vives critiques qu’il a reçues lors de sa sortie. Si certains passages peuvent laisser sur sa faim, la faute à une analyse plus globale que précise, le livre de Régis Dubois est un outil indispensable à tous ceux qui veulent se persuader que le cinéma n’est pas que du divertissement.
Depuis quand avez-vous cette passion pour le cinéma ? et vers quels genres de films s’orientent vos goûts ?
J’ai commencé à vraiment apprécier le cinéma quand ma mère a pris un abonnement à Canal+. Je devais avoir 12-13 ans. Depuis lors j’ai vu des milliers de films sur petit écran. C’est d’ailleurs une habitude que j’ai gardé car je vais peu au cinéma (c’est bien trop cher !). Pendant longtemps je n’ai pas eu de genre privilégié. Mais arrivé à une certaine maturité cinéphilique, j’ai orienté mes goûts vers le cinéma d’auteur américain. Aujourd’hui, les rares fois où je vais au cinéma, c’est parce qu’on y programme un film de Martin Scorsese, de Spike Lee ou de Ken Loach.
Comment en êtes-vous venu à faire ces liens entre cinéma et idéologie ?
En fait pour moi c’est comme une évidence. Les films ont été un peu, dans mon cas, une école des idées. J’ai appris beaucoup sur l’histoire grâce au cinéma. Ensuite je me suis politisé et il m’a semblé que certains films que j’avais pu voir sonnaient faux. C’est ainsi notamment que je me suis mis à critiquer l’image des Noirs véhiculés par des films que j’avais adoré étant plus jeune (La Couleur pourpre, Glory, Mississipi Burning…). Ce qui a donné lieu à mon premier livre, Images du Noir dans le cinéma américain blanc (1980-1990) (1).
Comment en êtes-vous venu à écrire ces livres et pourquoi ?
Mes premiers écrits concernent donc le cinéma des Noirs américains. Après avoir étudié la manière dont ils étaient représentés à Hollywood, il m’a semblé intéressant d’analyser la manière dont, à leur tour, ils se sont représentés au cinéma. C’est le thème de mon livre Le cinéma des Noirs américains, entre intégration et contestation (Le Cerf, 2005). Ces ouvrages relèvent d’une approche socio-esthétique mêlée de « cultural studies ». Autrement dit, ce qui m’intéresse dans l’analyse des films c’est de toujours relier l’œuvre à son contexte social et politique. C’est ainsi que j’en suis venu à élargir ce thème en écrivant Une histoire politique du cinéma (Sulliver, 2007) vaste travail qui m’a pris plus de quatre année, essentiellement consacrée au visionnage de films.
A quel genre d’impact sur le public vous attendez-vous ?
En fait je ne m’attends à rien de spécial. Mes livres se vendent, au plus, à un millier d’exemplaires, pas de quoi révolutionner les pensées… En revanche il est vrai que j’espère être lu par un « large public » qui ne lit pas spécialement les livres universitaires sur le cinéma (souvent un peu indigestes). Ma démarche est donc en partie militante, car j’ai aussi le secret espoir de stimuler le vigilance des spectateurs sur les discours des films.
Tous vos livres semblent tourner autour du cinéma étasunien ? Pourquoi vous centrer uniquement sur lui ? Ne pensez-vous pas que de tels analyses pourraient s’appliquer au cinéma français, par exemple, et se révéler surprenantes ?
Il est vrai que jusqu’à présent j’ai essentiellement travaillé sur le cinéma hollywoodien, tout simplement parce que je me suis spécialisé dans cette filmographie et qu’on ne parle bien que de ce que l’on connait bien. Cependant, j’ai depuis peu le projet de m’intéresser au « cinéma populaire » français et aux questions de réception. Qu’est-ce qui fait par exemple qu’un film comme Bienvenue chez les Ch’tis connaisse un tel succès ? Voilà une question stimulante pour l’étude de la culture populaire.
Une critique négative d’un film implique-t-elle forcément que l’on n’aime pas le film ?
Non. Je pense justement que cela a été le travers de trop de chercheurs en cinéma. Etudier une œuvre que l’on adore nous rend aveugle. Il faut garder une certaine distance avec son objet d’étude. Donc, j’essai au maximum de séparer mes goûts et ma réflexion. Socio-politiquement parlant, on peut critiquer négativement un film qu’on aime et inversement. Ce qui ne va pas sans poser parfois quelques problèmes. Par exemple : comment puis-je aimer un film réactionnaire ? (ce qui m’arrive parfois).
Dans votre livre, j’ai cru déceler une analyse assez binaire de la fonction de critique : les critiques savants et intellectuels et les critiques plus populaires ? Pensez-vous qu’il y a une crise de la critique en France, qu’il n’y a pas de juste milieu ?
Oui, je pense que la critique française est somme toute assez prévisible. Surtout elle n’analyse les films qu’en termes de bon ou de mauvais goût (ce qui est déjà assez élitiste) mais pour ainsi dire jamais en termes sociopolitiques.
Quelle est votre position sur Internet vis-à-vis de la critique de cinéma ?
Je vous avoue que je lis assez peu les critiques en général. Ni sur papier, ni sur le Net. Mais il est vrai qu’en naviguant il m’est arrivé de dénicher des points de vue très originaux sur les films. Internet permet une plus grande variété d’approche, en cela c’est très positif.
Pour Deleuze, le cinéma est une fenêtre sur le monde. Pensez-vous qu’il soit toujours perçu comme tel aujourd’hui ?
Je ne sais pas. En tous les cas, pour moi, c’est une fenêtre qui donne souvent sur le même paysage : un building. Si l’on considère que les trois-quarts des images projetées dans le monde sont d’origine étasunienne, on comprend que le point de vue est assez restrictif. D’où le danger de formatage et de manipulation du cinéma hollywoodien.
Quel pensez-vous du phénomène geek ?
Je connais assez mal la question. Mais je vois bien à quoi cela renvoie et il me semble que ce profil de personne a toujours existé. Dans l’absolu je ne m’y reconnais pas du tout. Je crois même que je suis à l’opposé du geek. Je crois à l’échange humain et aux luttes collectives.
Ne pensez-vous pas qu’il participe à une uniformisation de la pensée, un repli sur soi ? Ne résulte-t-il pas de l’eurocentrisme véhiculé par de nombreuses productions étasuniennes ?
Sans aucun doute. Cette atomisation du citoyen anonyme et tout puissant est même un vrai danger. Et effectivement c’est une sorte de prolongement du spectateur de cinéma, nombriliste, voyeur et tout puissant tel que construit par le cinéma hollywoodien.
Certains pensent que l’éducation à l’image est une démarche élitiste. Quel est votre point de vue ?
Qu’entend-on par « l’éducation à l’image ». Je pense que cela recoupe plusieurs réalités. Par exemple, j’espère participer avec mes livres à une certaine « éducation civique à l’image ». Je suis par ailleurs enseignant en cinéma. Donc je suis pour cette démarche. Cependant il est vrai qu’en tant qu’enseignants nous participons à la reproduction de la distinction élitiste. Il me semble que l’enseignement de l’image devrait encore plus prendre en compte les productions populaires actuelles.
A côté de grosses productions que l’on pourrait qualifier de conservatrices, ne trouvez-vous pas qu’il y a une recrudescence de films plus subversifs, plus noirs ?
Je pense qu’il y en a toujours eu, heureusement. Mais j’ignore s’il y en a plus aujourd’hui qu’hier. Cela dit avec le désastre de la guerre en Irak, cela se comprendrait (voir le dernier film de De Palma). Et d’ailleurs, si on fait un parallèle avec la guerre du Vietnam, peut-être alors sommes-nous à la veille d’une nouvelle révolution à Hollywood, semblable à l’émergence du Nouvel Hollywood des années 70. Cela reste à espérer.
Propos recueillis par Thomas Roland via e-mail le 8 avril 2008.
Hollywood, cinéma et idéologie
Régis Dubois, éditions Sulliver, 176 pages, 19€.
(1) L’Harmattan, 1997.
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