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Christopher priest : "Je ne suis pas un expert en science-fiction."

PhotoPORTRAIT : Christopher Priest. À l’occasion de la parution, aux éditions Denoël, de Le glamour, l’écrivain britannique Christopher Priest est venu en France pour des rencontres avec le public. Il revient sur les raisons qui l’ont poussé à réécrire ce livre qui date de 1984 ainsi que sur son métier d'écrivain.



“Le glamour est l’histoire de trois personnes, dont deux sont invisibles, et une peut le devenir. En fait, leur don d’invisibilité est psychologique. Ce sont des gens ordinaires que les autres ne remarquent pas”, raconte Christopher Priest. D’abord publié en 1986 sous le titre Le don (1), ce roman, épuisé en France, était devenu une perle rare pour les amateurs de science-fiction et de fantastique. À l’époque, il s’agit de son huitième roman qui est aussi le sixième à être traduit en français. “Des choses ont changées depuis que j’ai écrit le livre vingt ans plus tôt. Et je ne voulais pas que les lecteurs lisent la vieille version.” Heureuse initiative pour les désoeuvrés réduits à écumer les bouquinistes à la recherche du précieux ouvrage. Les différences avec la version de 1986 restent minimes, avec quelques passages raccourcis et de légères différences.

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À l’instar des autres livres de l’auteur, Le glamour ne se livre pas tout de suite, propose plusieurs pistes à travers de multiples points de vue. “Un seul point de vue n’est pas suffisant. Ce que vous pensez et ce que vous voyez sont deux choses très différentes. Vous voyez les choses d’une autre façon quand elles sont dites par plusieurs personnes.” Ce genre de construction, c’est la marque de fabrique de Christopher Priest. Un style qui séduit le réalisateur Christopher Nolan qui, lui aussi, aime les narrations déstructurées à tiroirs et adapte, en 2006, Le prestige. “Ce n’est pas un bon film, mais il y a de bonnes choses dedans”, avoue l’écrivain britannique. “Je l’ai vu cinq fois. À chaque fois, le public est silencieux, il n’y a personne qui rit, qui parle ou qui est pendu au téléphone mobile. Et, une fois sorti de la salle, c’est là que le public a commencé à parler. C’est bien, parce que ça les oblige à réfléchir. Je pense qu’il est mal compris par les gens qui l’aiment. Le livre commence de nos jours et on revient sur ce qui s’est passé cent ans auparavant. Dans le film, il n’y a pas cette distance. Le sujet central du roman est la répercussion de la bataille entre ces deux magiciens sur leur famille respective. Je comprends que Christopher Nolan a fait le choix d’axer le film sur la querelle entre les deux hommes, mais ce n’est qu’une seule partie du livre. À Hollywood, il y a des gens très talentueux, mais ceux qui ont l’argent sont stupides : “Pourquoi le début se passe dans le présent ?” Le réalisateur est obligé de s’adapter. Et cette fin avec un méchant désigné qui doit mourir, je ne l’aime pas non plus.”

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Ces narrations à plusieurs voix, parfois dispersées dans plusieurs parties, aux informations soit complémentaires soit contradictoires et qui débouchent sur des fins ouvertes peuvent dérouter le lecteur, le laisser perplexe. “J’aime faire réfléchir le lecteur. Je ne veux pas le tromper, je veux simplement qu’il ne ferme pas le livre pour l’oublier aussitôt”, explique l’auteur. Le récit ainsi explosé, Christopher Priest interroge la perception du réel, obligeant le lecteur à remettre ses jugements en question, à redéfinir sa position vis-à-vis des personnages… “Tout est réel parce que je suis réel. Les personnes que je vois sont réelles parce que je suis là, à les regarder”, dit-il en lançant un oeil aigu et scrutateur autour de lui : rien de lui échappe. Forte est l’envie de le comparer à Philip K. Dick, autre écrivain de science-fiction pour qui les notions de réalités étaient aussi sources d’interrogations. “Je me sens très différent de Philip K. Dick car ses problèmes avec la réalité sont liés avec la drogue. Tandis que moi, cela a plus à voir avec la psychologie, les croyances, etc.” Malgré cette différence de taille, Les deux auteurs rendent floues les frontières entre science-fiction et fantastique : “Je suis plus intéressé par l’imaginaire et le fantastique. En Grande Bretagne et aux USA, c’est plus facile à publier que la science-fiction. La science-fiction permet de regarder comment vont se passer les choses à partir de données scientifiques. En fantastique, il n’y a pas de règles, tout peut arriver.” À la lecture de Futur intérieur, il est tentant de faire un parallèle avec les réalités virtuelles que proposent Internet et les jeux vidéos. Seulement, en 1977, Internet n’existait pas encore. “J’ai piqué l’idée à minitel”, explique-t-il avec un sourire. “Quand j’ai écrit ce livre, je pensais surtout aux enfants qui s’inventent des jeux. Les enfants savent que leur jeu n’est pas la réalité. Les adultes font la même chose tout en essayant d’y trouver quelque chose d’utile.”

Dans un autre genre, le recueil L’archipel du rêve est composé d’une série de nouvelles qui parlent “des choses étranges que font les gens au lit.” Ainsi, Putains est, selon l’écrivain, une variation sur le thème du vagin denté ainsi qu’une histoire sur des “filles qui ont les dents cassés et qui font de bonnes pipes.” Au milieu de ces histoires déroutantes, l’horreur n’est jamais loin. Comme dans ce récit parmi les plus frappants, La crémation, et qui relate une vengeance sexuelle. “Cette nouvelle, c’est mon côté D. H. Lawrence.” Cependant, l’auteur réfute toute accusation de puritanisme qui pourrait lui être reproché en liant sexe et horreur : “C’est plutôt l’inverse. J’ai vu les Contes moraux de Eric Rohmer. Et bien, ces nouvelles, ce sont des contes amoraux.”

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Dans Le glamour, Richard Grey, cameraman pour la télévision, pour filmer des scènes chocs, n’hésite pas à braver le danger. Pour Sue, son amante, c’est son don d’invisibilité qui le protège, à son insu, lors de ces périples. Pour écrire ce livre, ses personnages qui évoluent dans un fantastique en demi teinte et étayer son discours sur la représentation, Christopher Priest va jusqu’à rencontrer un caméraman : “Je lui ai demandé : “Êtes-vous invisible quand vous filmez ? - Oui, les gens regardent la caméra, pas celui qui la tient”, m’a-t-il répondu. L’une des choses les plus surprenantes en ce moment, lorsque la police intervient, et qu’il y a une caméra, est que les gens ne réagissent pas au fait qu’ils vont être filmés.”

Avec ses personnages ordinaires qui se pensent extraordinaires, le livre oscille sans arrêt entre fantastique et critique sociale. Christopher Priest, qui “écrit avant tout des livres”, se méfie des classifications et nourri “plein de doutes vis-à-vis de la science-fiction.” Fervent lecteur de ce genre dans sa jeunesse, c’est en toute logique qu’il s’est mis à en écrire. Pourtant, il affirme ne pas en être un spécialiste, ne pas être “plus que ça un connaisseur en science-fiction.” Et même si son quatrième roman, La machine à explorer l’espace est un hommage à plusieurs ouvrages de Herbert George Wells, il affirme ne pas bien connaître le visionnaire écrivain à l’époque de son écriture : “Plus tard, je me suis de nouveau intéressé à lui. C’est un écrivain qui peut être bon, mais aussi mauvais, mais il est toujours très intéressant.” Et, plus de trente ans plus tard, l’ombre de l’auteur de L’homme invisible semble toujours roder autour de l’oeuvre de Christopher Priest. Car, malgré un traitement différent, Le glamour aborde des thèmes similaires au roman de H. G. Wells : “La scène lorsqu’ils font l’amour dans la chambre à coucher d’autres personnes était un moyen pour moi de tester la thèse centrale du livre : jusqu’où peut-on aller quand on ne fait pas attention à vous ?”

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La conclusion du livre, qui est aussi dérangeante que vertigineuse, laisse le lecteur à plat, vidé, en proie au doute le plus profond. Un final qui élève Le galmour dans des sphères que côtoient les chefs d’oeuvre. “La dernière partie n’est pas vraiment une mise en abîme. Avant tout, Le glamour est un livre sur la fiction, le mensonge, le métier, le statut d’écrivain. C’est une démonstration, pour démontrer que le métier d’écrivain est un métier de voyeur”, explique l’auteur qui décrit ses personnages avec une acuité saisissante. Roman de science-fiction, histoire d’un triangle amoureux, dénonciation sociale ou politique ? Le glamour est de ces livres qui tourmentent longtemps encore après la lecture. Et ce qu’en dit Christopher Priest ne laisse entrevoir aucune échappatoire : “La fin est aussi une façon de dire que nous ne sommes jamais libres.”


Propos recueillis par Thomas Roland à Paris le 28 novembre 2008.
Traduits de l’anglais par Gilles Dumay et Thomas Roland.
Photos de Bruno Detante.


Christopher Priest en six points de vue :
1943 : Naissance le 14 juillet à Cheadle dans le Cheshire, Angleterre
1965 : Parution de sa première histoire, The run
1970 : Parution de son premier roman, Indoctrinaire
1974 : Parution de Le monde inverti
1980 : Il commence son cycle de nouvelles connues sous le nom de L'archipel du rêve
2008 : Nouvelle parution de Le glamour


Le glamour
Christopher Priest, éditions Denoël, collection Lunes d’encre, 336 pages, 21€.



(1) Édition le Livre de Poche, collection SF. Traduction de Henry-Luc Planchat.


 
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