A l’origine, il y a le roman éponyme de Virginie Despentes. Un pamphlet, mal écrit, comme peut en rédiger n’importe quel adolescent en colère. Un anarchisme de pacotille parfois difficile à lire non à cause des idées exprimées mais parce que chaque phrase à la syntaxe hasardeuse transpire la haine. C’est un peu le problème de son adaptation. Les réalisatrices et certains journaux branchés se sont mis à vendre le métrage comme un pur film de genre. De la part d’une certaine presse qui a l’habitude de politiser toute production cinématographique, de préférence américaine, cela refoule des relents cocorico assez déplaisants en plus de consacrer à
Baise-moi le statut de film underground.
Sorti le 28 juin 2000, le film se voit affublé, trois jours plus tard, d’une plainte par une association sensible aux idées de l’extrême droite. A partir de là, difficile de dire du mal de
Baise-moi, road movie fauché, sans être amalgamé au plus célèbre borgne de France et à ses idées. Sur le film, tout a été dit. Surtout du n’importe quoi, jusqu’à des articles délirants, terrains de tous les amalgames, sur le sexe et la violence au cinéma. Et l’essentiel, parler du film, s’est retrouvé sur le bord de la route. Pourtant, avec ses choix de mise en scène discutables et sa violence esthétisée, Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi, sans le savoir, reposent un vieux débat : le film de genre est-il réactionnaire ?
Baise-moi est l’histoire de deux femmes étouffées par un monde sordide et machiste. Manu, chômeuse qui cachetonne dans le porno pour survivre, vit avec Lakim, un frère tyrannique. Un après-midi, elle subit un viol collectif. Nadine se prostitue à l’occasion et doit supporter Séverine, une colocataire bourgeoise. Les deux jeunes paumées ne se connaissent pas encore mais la magie du cinéma va les rapprocher. Manu, lors d’une dispute avec Lakim finit par lui tirer une balle dans la tête, mettant ainsi fin à la loi des grands frères, selon l’expression de Nicolas Sarkozy. Alors que Nadine, dans un accès de rage, étrangle Séverine. Les deux scènes, montées en parallèle, lient les deux héroïnes comme si elles étaient faites pour se rencontrer. Et lorsque la rencontre a lieu, la scène ne fonctionne pas du tout faute à des dialogues indigents. Un artifice qui renforce l’idée de déterminisme social, fil rouge du film. Plus tard, l’une d’elle souligne l’étrangeté du fait qu’elles aient commis un meurtre le même jour. Au fur et à mesure que le récit avance, leurs seuls alliés seront des femmes et des hommes appartenant à la même condition sociale que Manu et Nadine.

La démarche des deux réalisatrices, faire un film de genre féministe et engagé, est des plus ambitieuses. L’une fréquente très tôt les milieux punks, devient groupie avant de se mettre à l’écriture. La seconde débute dans le cinéma porno.
Baise-moi, tourné en vidéo pour la modique somme de quatre-vingt dix mille Euros, se veut à la fois le constat d’une société machiste et une œuvre revendicatrice. Une prétention qui s’incarne dans le choix des actrices qui vont se glisser dans la peau des deux héroïnes : deux anciennes stars du X, Raffaella Anderson
(1) et Karen Bach
(2). Du vécu, elles en ont, des choses à dire aussi.
« Double péné par – 5 °C, suivie d'une éjaculation. Couverte de sperme, trempée, morte de froid, personne ne m'a tendu une serviette. Une fois que t'as tourné ta scène, tu vaux plus rien », rapporte Karen Bach
(3) de son expérience dans l’industrie du X. A travers ces propos, les motivations de l’actrice, aujourd’hui décédée, à jouer dans ce film pétri de bonnes intentions se devinent aisément :
« Pourquoi les femmes se prennent des mains au cul et pas les hommes ? Tout ce qu'on leur demande, c'est la compréhension, l'égalité. Le porno, c'est des mecs qui jouissent sur la gueule des filles, la femme qui en prend plein la tronche. Baise-moi, c'est le contraire. »
Entre auteurisme et didactisme
Il y a cette volonté, dans
Baise-moi, d’intégrer des scènes de sexe non simulé dans la narration. Alterner des scènes difficiles et éprouvantes, comme le viol collectif dès les quinze premières minutes, et d’autres, de joutes sexuelles plus joyeuses. Si le pari de les insérer de façon à ce qu’elles servent le récit est réussi, il n’en est pas de même pour les rendre agréables. Les scènes où Raffaella et Nadine s’amusent au lit avec des amants d’un soir ne sont jamais attrayantes. Mais plutôt glauques et cradingues. Un comble pour une réalisatrice qui fustige un puritanisme ambiant et affirme que
« le sexe, c’est plutôt rigolo » (4). De plus, le film qui s‘inscrit en faux de la production X de base en reprend pourtant les codes : gros plans sur les sexes et éjaculations qui se font
ex utero. Le métrage oscille entre fascination et répulsion et frise le discours puritain qu’il tente de dénoncer.
Pourtant ce sont dans ces scènes que se trouve la meilleure idée récurrente de mise en scène du film, pour ne pas dire la seule : Manu, lorsqu’elle veut baiser, déchire son collant. Pas besoin de raccord dans l’axe explicite, le son et la gestuelle de l’actrice suffisent. Et cette idée à elle seule résume le propos du film : la femme est la maîtresse exclusive de son désir amoureux et sexuel. Raffaella Anderson, qui joue le rôle, trouve le ton juste pour chaque scène. En particulier lors de la scène de viol où elle se ferme et reste inerte face aux assauts du sexe forçant. Il n’en est pas de même pour Karen Bach qui surjoue chaque fois que la caméra s’approche d’elle. A chaque gros plan, ses traits expriment les efforts de concentration sur les lignes de dialogues qu’elle semble se repasser en mémoire, les gestes qu’elle doit effectuer…
Le parti pris de la vidéo n’est pas des plus joyeux et donne au métrage des allures de film réalisé à la va-vite entre poteaux les week-ends.
« (…)Ni moi, ni Coralie n’avions de culture en matière de peinture ou de lumière. Tant mieux pour ceux qui savent jongler avec la pellicule et les éclairages, parce que c’est souvent beau, mais ce n’est pas notre cas. On n’est pas des techniciennes », avoue Virginie Despentes (4). Une image qui lorgne vers les tons rouges et orangés alliée à une utilisation à l’épaule de la caméra parfait cette impression de regarder un
Thelma & Louise fauché et beaucoup moins chichiteux. Si ce choix esthétique peut être en accord avec cette impression d’urgence et de violence qui règne tout le long du récit, la présence de Patrick Eudeline et Jean-Louis Costes, artistes underground, étaie l’idée d’une volonté de se démarquer des circuits habituels de la production cinématographique. Avec de tels partis pris, impossible de ne pas penser que la polémique autour du film fut, sinon orchestrée, tout du moins attendue et voulue. D’autant plus que le film bénéficie d’une seconde sortie en salle en septembre de la même année.
Quand Staline est une femme
A mort les hommes et les bourgeois semblent crier de concert Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi. Et les deux héroïnes se lancent dans une cavale vengeresse à travers le pays à faire pâlir de jalousie les insurgés de la révolution d’octobre : elles écrasent de riches poivrots bourrés pour leur piquer leur bagnole, exécutent des partouzards juste pour le plaisir et des bourgeoises pour leur prendre leur carte bleue et, surtout, des hommes… Car, au cours du récit, il n’y a pas un homme qui vaut mieux que l’autre. Adeptes de la prostitution, tenanciers et clients de bar, petits amis, dealers, tous sont agressifs, égoïstes et méchants. Tous ont une démarche intéressée et se montrent serviable dans un seul but : coucher avec la femme qu’ils aident. Tous n’ont qu’une chose en commun, le désir d’être un mâle surpuissant, d’humilier les faibles et surtout les femmes. A ces stéréotypes, Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi qui n’ont pas besoin de Kärcher pour nettoyer le pays de la racaille masculine propose une seule réponse, la loi du flingue. Qu’ils soient riches, pauvres et de préférence moches, les mecs y passent tous… Une telle caractérisation n’est pas sans rappeler un certain cinéma américain et sa façon caricaturale et clichée de personnifier le Mal. Ce qui va bien à l’encontre des désirs de l’auteure :
« Il était vital que le film soit fidèle à l’esprit du livre. Un road-movie sanglant mais humain, sans artifice. » Dans
Baise-moi, le grand Satan, c’est le mâle. A quoi s’ajoute une représentation complaisante et dénuée de recul de la violence qui achève de faire de ce film réalisé sous l’emprise de la colère, une œuvre maladroite, irresponsable et chargée de ressentiments.
Car le propos est clair. Comme le souligne l’une de leurs futures victimes, la souffrance provoquée par une oppression masculine les amène à une extrémité faite de haine et de violence. Elles accumulent crime gratuit sur crime gratuit, chacun filmé avec une complaisance suspecte, sans aucun recul. L’actrice Elodie Chérie se voit ainsi exploser la tête dans un geyser d’hémoglobine au ralenti et en multi angles. Il en est de même pour un client du club échangiste. Elles se paient même le luxe d’une référence à
Delivrance de John Boorman lorsque Manu demande à un petit libidineux de baisser son froc et de faire la truie avant de lui enfoncer son canon dans l’anus. Il est certain que les deux réalisatrices jouissent de ce genre d’images. Par le biais de longs plans antonionien ou de contre-plongées, en particulier lorsqu’elles perpétuent leurs crimes, la réalisation magnifie les tueuses. Dans cette esthétisation de la violence, surenchérie par une sentence permanente sur les personnages, sont cristallisées toutes les haines et rancœurs des réalisatrices à l’égard des hommes et de la bourgeoisie.
Bien sûr, il y a des exceptions. Des poncifs bornés qui achèvent de faire ressembler
Baise-moi à un clip underground pour adolescents clubbers : les hommes qui échappent au massacre perpétré par cette bande à Bonnot conjuguée au féminin sont tous de beaux mecs au regard profond et à la mâchoire carrée et qui sont, bien évidemment, gentils. Dans
Baise-moi, ce n’est pas tant la brutalité des images qui choque, car ce genre de violence afflue dans certaines productions américaines et françaises. C’est surtout qu’elle est au service de la banalisation d’amalgames et de discours de haine. L’introduction d’exceptions aussi simplistes dans le récit amène, comme en grammaire, une règle, une pensée dogmatique : les hommes sont tous des salauds.
En contre point, il y a cette absence de jugement sur les deux tueuses. Et la mort de Manu, qui se déroule hors champ, va bien dans ce sens. D’ailleurs Virginie Despentes ne s’en cache pas :
« Elles sont proches de nous parce qu’elles sont au-delà de tout jugement. » Comme dans
Alexandre Nevski de S. M. Eisenstein avec le méchant envahisseur Teuton d’un côté, et les gentils Russes de l’autre, le spectateur est forcé de choisir le camp de Manu et Nadine. Il y a bien plus d’empathie pour les deux personnages qu’un réel discours sur la violence et ses fondements. Et, au final, les réalisatrices deviennent l’égal de ce qu’elles dénoncent.
Ambiguïté du discours
Les amalgames, qui contribuent à déshumaniser le mâle, fourmillent dans
Baise-moi, entre discours faciles et blagues de potaches. Comme cette séquence chez cet armurier qui leur vante les mérites d’une arme
« très masculine » avant qu’il ne se prenne quelques pruneaux par les Lara Croft du bitume. Il y a comme un parfum de Michael Moore avant l’heure : dénonciation gentillette de l’usage des armes mêlée de fascination. En réponse à cette scène, il y a celle où Nadine joue avec son revolver à visée laser. Pour le spectateur, d’abord voyeur, il s’agit d’une scène de séduction avec cette image confortable d’une jeune femme en bikini, mais qui tourne vite à l’agression. Lorsqu’elle pointe le spectateur avec son gros calibre, la visée laser emplit l’écran de son auréole rouge. Il n’est pas difficile de voir derrière ce plan signature que c’est l’homme qui est visé ici. Un homme aurait-il fait le même plan avec cette jeune femme en lingerie deux pièces, l’arme braqué vers la caméra ? Rien n’est moins sûr. Mais le film, loin de ne viser que les hommes, se voit doté d’un discours moralisateur. Lors de la scène du club échangiste, toutes les femmes présentes sont définies, avec une certaine condescendance, comme de simples victimes du mâle. D’un côté, le film milite pour que les femmes puissent vivre pleinement leur sexualité et d’un autre, ce droit leur est enlevé par un simple cliché. Avec ce côté donneuses de leçon pour les femmes qui n’ont pas conscience d’être des d’esclaves, Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi acquièrent leur statut de démiurges. Et la scène du massacre n’est que l’expression de leur mépris. Encore une fois, elles mettent tout le monde dans le même sac. Car la scène peut poser question, en dehors de la condamnation du machisme ambiant : qui sont-elles pour pouvoir juger de la sexualité des autres ?
Et lorsque Manu déclare,
« Plus tu baises, moins tu cogites et plus tu dors », il y a de quoi se demander à qui les deux réalisatrices vendent du temps de cerveau disponible ? Avec ses symboles et ses répliques lancées comme des doctrines et une mise en scène qui assume son côté frime,
Baise-moi est un « Rape and Revenge » tout ce qu’il y a de premier degré. Entre manque de distanciation et naïveté vis-à-vis du sujet, comme chez Chuck Norris et Steven Seagal, le film de Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi, en devient réactionnaire.
Thomas Roland
(1) Raffaella Anderson témoigne de son propre parcours dans son livre Hard (éditions Grasset et Fasquelle) ainsi que dans l’excellent documentaire de Mireille Darc, Une vie classée X. Dans le film, elle fait aussi allusion au parcours et au suicide de son amie, Karen Bach.
(2) Karen Bach, alias Karen Lancaume durant sa carrière dans le X, a mis fin à ses jours par médicaments en janvier 2005. Les connections entre les raisons de son suicide et son passé en tant qu’actrice de films X sont incertaines…
(3) Propos posthumes extraits de Libération, 1er février 2005.
(4) Extraits d’une interview de Virginie Despentes, Impact N°90, février 2001.